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C’est toujours le même pas que l’on recommence…

Guillaumet

Après cinq jours de marche dans la neige, Henri Guillaumet retrouve son ami Antoine de Saint-Exupéry…

Alors que l’équipe du Dr Beaufort revient du trail Oxfam 2014 long de 100 km (avec, contre toute attente, la 4ème place sur 221 équipes), revenons sur ce principe salutaire du combat, la détermination, avec la narration de l’accident vécu par le pilote Henri Guillaumet le 13 juin 1930 dans la Cordillères des Andes. Cette épisode est relaté par Antoine de Saint-Exupéry dans son livre Terres des hommes (paru en 1939 et justement dédié à « son camarade », Henri Guillaumet).

Boxeur vainqueur, mais marqué des grands coups reçus, tu revivais ton étrange aventure. Et tu t’en délivrais par bribes. Et je t’apercevais, au cours de ton récit nocturne, marchant, sans piolet, sans cordes, sans vivres, escaladant des cols de quatre mille cinq cents mètres, ou progressant le long de parois verticales, saignant des pieds, des genoux et des mains, par quarante degrés de froid. Vidé peu à peu de ton sang, de tes forces, de ta raison, tu avançais avec un entêtement de fourmi, revenant sur tes pas pour contourner l’obstacle, te relevant après chutes, ou remontant celles des pentes qui n’aboutissaient qu’à l’abîme, ne t’accordant enfin aucun repos, car tu ne te serais pas relevé du lit de neige.

Et en effet, quand tu glissais, tu devais te redresser vite, afin de n’être point changé en pierre. Le froid te pétrifiait de seconde en seconde, et, pour avoir goûté, après la chute, une minute de repos de trop, tu devais faire jouer, pour te relever, des muscles morts.

Tu résistais aux tentations. « Dans la neige, me disais-tu, on perd tout instinct de conservation. Après deux, trois, quatre jours de marche, on ne souhaite plus que le sommeil. Je le souhaitais. Mais je me disais : « Ma femme, si elle croit que je vis, crois que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas. »

Et tu marchais, et, de la pointe du canif, tu entamais, chaque jour un peu plus, l’échancrure de tes souliers, pour que tes pieds qui gelaient et gonflaient, y pussent tenir.

Tu m’as fait cette étrange confidence :

« Dès le second jour, vois-tu, mon plus gros travail fut de m’empêcher de penser. Je souffrais trop, et ma situation était par trop désespérée. Pour avoir le courage de marcher, je ne devais pas la considérer. Malheureusement, je contrôlais mal mon cerveau, il travaillait comme une turbine. Mais je pouvais lui choisir encore ses images. Je l’emballais sur un film, sur un livre. Et le film ou le livre défilait en moi à toute allure. Puis ça me ramenait à ma situation présente. Immanquablement. Alors je le lançais sur d’autres souvenirs… »

Une fois cependant, ayant glissé, allongé à plat ventre dans la neige, tu renonças à te relever. Tu étais semblable au boxeur qui, vidé d’un coup de toute passion, entend les secondes tomber une à une dans un univers étranger, jusqu’à la dixième qui est sans appel.

« J’ai fait ce que j’ai pu et je n’ai point d’espoir, pourquoi m’obstiner dans ce martyre ? Il te suffisait de fermer les yeux pour faire la paix dans le monde. Pour effacer du monde les rocs, les glaces et les neiges. À peine closes, ces paupières miraculeuses, il n’était plus ni coups, ni chutes, ni muscles déchirés, ni gel brûlant, ni ce poids de la vie à traîner quand on va comme un bœuf, et qu’elle se fait plus lourde qu’un char. Déjà, tu le goûtais, ce froid devenu poison, et qui, semblable à la morphine, t’emplissait maintenant de béatitude. Ta vie se réfugiait autour du cœur. Quelque chose de doux et de précieux se blotissait au centre de toi-même. Ta conscience peu à peu abandonnait les régions lointaines de ce corps qui, bête jusqu’alors gorgée de souffrances, participait déjà de l’indifférence du marbre.

Tes scrupules mêmes s’apaisaient. Nos appels ne t’atteignaient plus, ou, plus exactement, se changeaient pour toi en appels de rêve. Tu répondais heureux par une marche de rêve, par de longues enjambées faciles, qui t’ouvraient sans efforts les délices des plaines. Avec quelle aisance tu glissais dans un monde devenu si tendre pour toi ! Ton retour, Guillaumet, tu décidais, avare, de nous le refuser.

Les remords vinrent de l’arrière-fond de ta conscience. Au songe se mêlaient soudain des détails précis. « Je pensais à ma femme. Ma police d’assurance lui épargnerait la misère. Oui, mais l’assurance… »

Dans le cas d’une disparition, la mort légale est différée de quatre années. Ce détail t’apparut éclatant, effaçant les autres images. Or, tu étais étendu à plat ventre sur une forte pente de neige. Ton corps, l’été venu, roulerait avec cette boue vers une des mille crevasses des Andes. Tu le savais. Mais tu savais aussi qu’un rocher émergeait à cinquante mètres devant toi : « J’ai pensé : « Si je me relève, je pourrai peut-être l’atteindre. Et si je cale mon corps contre la pierre, l’été venu on le retrouvera. »

Une fois debout, tu marchas deux nuits et trois jours.

Mais tu ne pensais guère aller loin :

« Je devinai la fin à beaucoup de signes. Voici l’un d’eux. J’étais contraint de faire halte toutes les deux heures environ, pour fendre un peu plus mon soulier, frictionner de neige mes pieds qui gonflaient, ou simplement pour laisser reposer mon cœur. Mais vers les derniers jours je perdais la mémoire. J’étais reparti depuis longtemps déjà, lorsque la lumière se faisait en moi : j’avais chaque fois oublié quelque chose. La première fois, ce fut un gant, et c’était grave par ce froid ! je l’avais déposé devant moi et j’étais reparti sans le ramasser. Ce fut ensuite ma montre. Puis mon canif. Puis ma boussole. À chaque arrêt je m’appauvrissais…

« Ce qui sauve, c’est de faire un pas. Encore un pas. C’est toujours le même pas que l’on recommence… »

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